1968. Grand oral du concours de la magistrature. Face à une candidate, le jury pose cette question : « Que pensez-vous de votre corps ? ». Son corps à elle, ou le corps de métier dans lequel elle avait la prétention d’entrer ? Les deux, peut-être.
C’est par cette anecdote — authentique — que la magistrate Simone GABORIAU ouvre un texte rare : le récit vécu de l’entrée des femmes dans la magistrature. ⤵️
Quelques repères qu’elle nous rappelle :
▪️ 1900 : les femmes peuvent devenir avocates. Mais juger ? Impensable. On leur oppose leur « rôle naturel » de mère, et les « attributs » supposés de leur sexe : la séduction, le trouble des hommes.
▪️ 1946 : la loi du 11 avril ouvre enfin la magistrature « à l’un et l’autre sexe ». Un acquis des idéaux de la Résistance.
▪️ 1968 : Simone Gaboriau passe le concours — deuxième vague des pionnières. Elle prend ses fonctions en 1971, dans un monde « viril » où il faut développer des stratégies pour exister : affronter le regard qui « jauge » d’abord la femme avant la magistrate, affirmer son autorité sans la caricaturer.
▪️ 1982 : elle devient la première femme présidente d’un syndicat judiciaire.
Et aujourd’hui ?
Les femmes sont désormais majoritaires dans le corps judiciaire. Mais elles restent minoritaires dans les fonctions de haute responsabilité. Gaboriau parle d’une « parité carencée » : l’égalité d’accès est acquise, l’égalité des carrières ne l’est pas.
Sa question finale mérite qu’on s’y arrête : l’arrivée des femmes a-t-elle changé la justice ? Elle a l’honnêteté de ne pas trancher — après 40 ans de carrière, elle rappelle que les femmes de justice restent une « terra incognita », faute de mémoire institutionnelle, de récits, de traces.
Une chose est sûre : l’institution judiciaire n’en a pas fini avec le sexisme. Une enquête du Syndicat de la magistrature sur les violences sexistes et sexuelles au sein même de l’institution complète utilement cette lecture 👉 https://shorturl.at/NVz8r
La semaine prochaine, je vous parlerai d’un essai qui pose la question d’après : faut-il « démasculiniser » la justice ?
📎 Vers l’article de Simone Gaboriau (revue TraHs) : https://lnkd.in/eUGUJTQP